Au coeur de cette journée de commémoration, nous avons eu envie de nous pencher sur la redéfinition du rôle des médias dans des situations dramatiques et exceptionnelles. D’abord, il s’agit de délivrer l’information pour nourrir la mémoire sociale et de faire le point sur la façon dont on délivrer l’info. Pour ce dossier, j’ai interviewé le CSA, le CDJ et fait le point sur les dernières pratiques journalistiques et la couverture médias.

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http://www.rtl.be/belrtl/video/621124.aspx

La difficulté du média lors d’évènements exceptionnels 

Les principales difficultés résident dans l’urgence et le manque de recul dans ce genre de situations. L’expérience des médias français des attentats en France ont permis aux médias belges de prendre le recul nécessaire pour ce genre de situation inédite. Les médias français en ont d’ailleurs tiré les enseignements et le CSA a fait son travail de régulateur en épinglant, publiant, sensibilisant. Note importante avant de continuer cette analyse : ce qui définit le journaliste, c’est sa liberté d’écrire, de suivre, de couvrir. Comme toutes les libertés, elle va avec une responsabilité : c’est ce qu’on appelle la déontologie. C’est à lui de juger s’il est pertinent ou pas de suivre les instructions d’une autorité quelconque, de diffuser une information ou non. C’est cette essence qui fait de lui le contre-pouvoir. En Belgique, on se rappelle des lolcats suite à une opération policière à Forest, où, suite à l’incident de BFM TV, la Belgique s’était soudainement et magiquement unie derrière des chatons. Là, c’était la police qui le demandait aux citoyens, et les journalistes ont suivi, en usant de leur jugement pour évaluer s’il fallait suivre ou pas, d’ailleurs.

Qui est responsable de l’information ?

C’est le média qui est responsable, c’est pour cela que ce sera le média qui sera épinglé par le CSA en cas de dérapage ou d’excès. Le journaliste reste un humain et même le conseil de déontologie des journalistes en tient compte. L’adrénaline n’aide pas forcément à y voir clair et les exigences du métier changent avec le temps : le fait qu’il existe des chaînes d’info en continu alimente une sorte de boulimie de l’info – ce que j’appelle pourrait appeler le syndrome BFM TV – finalement, les éditeurs de l’info, ceux qui sont derrière le journaliste, devraient couper ou décaler la diffusion de l’info le temps qu’on ait suffisamment de recul et de discernement, mais celui qui la reçoit aussi devrait la consommer de façon responsable. Le téléspectateur, l’auditeur, le lecteur, lorsqu’il s’agit de situations de crise donne l’impression d’en vouloir encor et encore. Il en demande, et du coup, on lui en donne…Mais est-ce la bonne logique? Le danger,aussi, c’est de jouer le jeu des terroristes : « Il faut priver les terroristes de l’oxygène de la publicité » : la formule martelée par Margaret Thatcher, le 15 juillet 1985, résonne encore, tant elle nous ramène à cet impensé du terrorisme, la cible. Les médias servent de caisse de résonance à ce qu’on peut appeler la propagande par le fait, phénomène installé depuis la fin du 19ème siècle, d’ailleurs. Les Brigades rouges, dans l’Italie des années de plomb, appliquent cette même pédagogie de la terreur, résumée en une formule : « en frapper un pour en éduquer cent ». Le média est aussi responsable sur cet aspect.

L’information dans ce genre de situations est-elle régulée?

Oui, en Belgique elle est régulée par deux autorités : le CSA et le CDJ. Si en France, le CSA est central, ici, belgitude oblige, les zones d’autorité et d’interventions sont plus segmentées. Le CSA s’occupe des médias qui sont responsables des propos et de la ligne éditoriale et le CDJ qui s’occupe du contenu des journalistes à la lumière de la déontologie. Juste après les attentats de Paris, le CDJ a pris les initiatives nécessaires à la lumière des dérives des médias français : le conseil a pris le parti d’une réflexion envoyé à tous les journalistes : attendre avant de publier, vérifier, se fier à sa liberté et sa responsabilité de journaliste, impliquer les directions éditoriales et coupler le terrain avec le recul nécessaire. Par exemple, interviewer en direct un homme qui a tout juste perdu son épouse pendant les attentats de Nice, ce n’était pas responsable déontologiquement, même s’il a donné son consentement..il n’était pas en état psychologique de le donner. Ce n’est pas au journaliste d’en décider, qui lui fait du mieux qu’il peut dans les circonstances, mais aux personnes qui chapeautent la rédaction de le faire. Couper le direct, garder en différé, vérifier la légitimité de cette info…Bref, prendre du recul, et surtout, se raccrocher à l’intérêt général, une des missions premières du journaliste, au lieu de la logique d’audience. La sempiternelle question de la liberté d’expression opposée à la sécurité, est posée de nouveau.

Curieux rapport aux médias, dans ces moments là…

Oui, ce sont eux qui sont la source, qui abreuvent cette soif d’infos insatiable qu’on a à ce moment là, mais aussi celle qu’on déclame à la première occasion. Ne tirez pas sur le messager, qu’on dit….quelque part, les médias sont source et distance, et c’est ce qui alimente probablement cette ambivalence, et qui nourrit aussi toutes ces émissions spéciales dont tout le monde, de façon plus ou moins assumée, raffole comme le prouvent les audiences. Les premiers qui se plaindront de la récurrence des sujets brûlants seront peut-être ceux qui en consomment le plus ? Car beaucoup d’autres, il y’a un attitude plus tempérée : quand on en a marre des infos, on zappe. C’est une attitude responsable de sa consommation d’infos.

Des excès en Belgique?

Ni le CSA ni le CDJ n’ont reçu aucune plainte. Beaucoup de questions sont soulevées, notamment par rapport à l’identification des victimes et dans le traitement post-attentat. En France, Arte a par exemple pris le postulat sur certains reportages de ne pas diffuser les noms de certaines personnes, victimes ou coupables présumés. Cela soulève d’autres questions  : la stigmatisation de certaines franges de la population, en sortant des phrases chocs de leur contexte, en prenant certains types d’invités connus pour leurs postures et opinions…on parle ici de diversité d’antenne plutôt que de déontologie pure. Certaines émissions sont un peu plus critiquées pour les questions qu’elles soulèvent, mais au final, le vrai point, c’est que les médias ne sont pas dans l’obligation de diffuser toute l’info qu’ils reçoivent. L’enjeu est de rapprocher la logique d’édition (guidée par la mission journalistique) de la logique d’antenne (guidée par l’audience).

Peut-on faire autrement? mieux?

Oui, on ne peut qu’avancer. La vie, c’est comme une bicyclette, quand elle n’avance pas, …L’idée, c’est de revenir aux sources. Les choix éditoriaux servent à se rappeler qui on est : que je sois expert, chroniqueur, animateur, quand je suis dans l’info, je n’ai qu’une posture possible : celle du journaliste. Un journaliste a pour mission de donner l’information dans le cadre de l’intérêt général, pour comprendre le monde et renforcer la cohésion sociale. De là à dire qu’il faudrait sans doute laisser tomber certains reportages qui tapent toujours sur le même clou? Qu’il faut davantage trier l’information qui nous arrive? Et quid des autres rédactions? Faut-il une entente sans entendre les appels de sirène de la course au scoop et le remplissage au scoop? Faut-il faire émerger des grilles maximum d’informations? Des quotas sur les sujets couverts? Parce qu’évidemment, si on parle toujours des mêmes sujets, on passe à côté de notre mission d’information qui se doit d’être assez complète pour comprendre le monde qui nous entoure. Jusqu’où aller sans contrecarrer la liberté de la presse, l’un des symboles majeurs de la démocratie? La distinction première à faire est avec Internet : l’urgence n’a rien de bon. Peu importe si un éditeur quelconque avec quelques notions d’orthographe ou une caméra et une 4G fait passer l’information avant nous. Se rappeler aussi que chaque média est responsable de l’espace qu’il ouvre avec la même déontologie : les commentaires sur internet sont sous la responsabilité du média et le CSA peut épingler un média parce qu’il na pas modéré des propos que ce soit sur sa page FB ou en bas de ces articles. D’ailleurs, c’est prouvé : en temps de crise, tout le monde se tourne vers les médias traditionnels pour l’information fiable. A nous de voir dans quel camp nous voulons nous trouver.

http://www.rtl.be/videobelrtl/page/rtl-video-en-embed/640.aspx?VideoID=621124Attentats : un an après…les média n’en font-ils pas un peu trop ?

 

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